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Mouno

Le Mouno du fleuve Sénégal

Le 31 décembre 2012, à « 17 heures moins », nous attendons le deuxième thé dans la cour de la maison de Samba. Issa, l'athlétique Soninké au port de prince, mélange le sucre et la menthe fraîche dans la minuscule théière posée à même la braise. Les femmes tressent leurs parures de tête, les enfants, innombrables, emplissent l'espace de leur bourdonnement joyeux. On parle de la fête du soir, des ballons, des pétards achetés à Dakar...

Je ne vois pas arriver Mémouna qui revient du fleuve et porte la nouvelle : le Mouno est là ! Plus grand, plus effrayant, plus furieux que jamais. J'interroge Samba qui ne trouve pas ses mots. Non, ce n'est ni un serpent, ni un hippopotame. C'est... l'esprit du fleuve Sénégal, le sorcier ancestral, « découpé sur la berge ». Voilà ce que je comprends, et j'imagine un monstre venu du fond des âges découpé à la machette.

Le deuxième thé peut attendre, Véronique et moi, accompagnés de Boubou, abandonnons précipitamment la quiétude de la cour. Le fleuve est à deux pas. Nous longeons la mosquée, puis les maisons des pêcheurs, de là un escalier sommairement taillé dans le sable permet un accès facile. En contrebas, c'est l'effervescence, une foule compacte forme un large demi-cercle autour d'une portion de berge, c'est là que doit être étendu le Mouno. La tension est palpable, mélange d’excitation et de peur. Des enfants courent vers nous, soulevant un nuage de sable, leurs cris stridents électrisent l'air. Nous fendons la foule, plus que quelques pas, je cherche la bête des yeux. Sur une centaine de mètres de long et dix mètres de profondeur, la rive est effondrée. Une eau trouble, sableuse, écumante, pénètre la plage. Je crois un instant entrevoir les narines d'un crocodile à fleur d'eau, mais ce n'est qu'un remou. Aladji, un enfant de la maison, me tire par le bras. Il sent le danger, veut assurer ma sécurité en m'éloignant du fleuve. Je recule de quelques pas et photographie la scène. L'effondrement se poursuit, comme sur la banquise de profondes fissures se forment dans le sable et des pans de berge s'enfoncent dans l'eau trouble. La veille encore nous marchions sur ce sable au milieu des femmes qui lavaient les grands boubous de bazin, la vaisselle, qu'elles nomment joliment «  les bagages  », qui profitaient de l'eau du fleuve pour se laver et laver leurs enfants. Pour l'heure toute activité a cessé. Allassane, le grand ami de Samba, qui d'ordinaire perçoit les taxes que paient les pirogues en provenance de Mauritanie, observe lui aussi la berge avec effroi. Il m'explique que le Mouno, le diable qui vit dans le fleuve, manifeste sa colère car une femme est venue laver une marmite dans ses eaux. Chacune peut venir laver les «  bagages  » mais il est interdit de souiller l'eau du fleuve en lavant les marmites. Tout le monde le sait, et depuis la nuit des temps respecte le tabou. Alassane ne sait pas qui est la jeune fille qui a provoqué le diable, les enfants, dit-il, ne connaissent pas tous les anciennes coutumes que l'islam réprouve. Pourtant les faits sont là, le Mouno a coupé la berge pour que nul ne doute de sa puissance. Comme pour appuyer ses dires, un nouveau bloc de sable se détache et l'eau gerbe. La foule recule, Aladji se cramponne à mon bras. Cédant à sa pression je retourne auprès de Véronique et Boubou qui observent, à bonne distance, les pulsations de la foule. Nous ne tardons pas à être rejoints par Adama, un des frères cadets de Samba. Adama est un homme moderne, « informaticien » autodidacte il aime à naviguer dans le cyber espace, quelques heures plus tôt il me vantait les mérites de Windows 8. Je m'attends à le trouver réservé, à distance des croyances traditionnelles. Ce n'est absolument pas le cas. Lui aussi est convaincu que la marmite est la cause de ce désastre. Il ajoute que les anciens pouvaient sortir du fleuve des poissons grillés ! Parfois le Mouno arrête une pirogue sur le fleuve. Surtout lorsqu’elle transporte de jeunes mariés. Quoi qu'ils fassent ils ne peuvent ni avancer, ni reculer, ils sont dans la main du diable du fleuve. Véronique et moi échangeons un regard incrédule. Nous retournons sur la berge avec Boubou et Adama, qui veut voir la scène de plus près, j'en profite pour refaire quelques photos. Peu à peu la lumière vire à l'orange, l'après-midi touche à sa fin, la foule commence à se disperser. Dans quelques heures, la fête battra son plein et nous passerons en 2013 sans plus nous soucier du diable du fleuve.

En regagnant la maison de famille nous trouvons les femmes occupées à mettre une dernière main au festin du soir. Les quatre coqs égorgés par Boulay dans la matinée ont été plumés, vidés, découpés, lavés, frottés au sel et au poivre, cuits longuement au feu de bois. Les morceaux ont pris une teinte cuivrée, ont pourrait croire qu'ils ont été laqués. Tandis qu'Athia prépare les pâtes aux épices, plat de choix réservé aux grandes occasions, je montre les photos à N'della, la dakaroise. C'est elle qui parle le mieux le français et qui doit pouvoir m'en dire plus. Elle non plus n'a aucun doute, sans hésiter elle reconnaît sur les photos l’œuvre du Mouno. La « créature » qui vit avec sa famille dans le lit du fleuve, celle qui cette année encore a pris deux enfants du village. Qui parfois s'attaque aux étrangers et les entraîne dans les profondeurs. Le Mouno qui, il y a bien longtemps, a pactisé avec la caste des forgerons, mettant les Gouribe – la lignée de Samba – à l’abri de ses colères. N'della, la musulmane pratiquante, raconte comment chaque nouveau-né de la caste est plongé dans l'eau du fleuve pour être présenté au Mouno et protégé par lui. Comment, pour se concilier ses faveurs, les anciens lui sacrifient des coqs, le nourrissent de lait de chèvre, de mil et de maïs.

Je revois l'eau bouillonnante, agitée de remous, lourde de sable. Cette écume mouvante, révélatrice d'une intense activité sous-marine, et j'imagine les rituels réparateurs qui auront lieu dès la nuit tombée. Pour l'heure il nous faut gonfler les ballons et les suspendre en guirlandes multicolores sur les fils à linge qui zèbrent la cour. Adama installe la sono et la table basse sur laquelle sont alignées les bouteilles de jus de fruit. Nous rentrons nous laver et nous habiller de nos plus beaux boubous, pour faire honneur à la famille.

La fête est des plus joyeuses, le drame qui s'est joué l'après-midi même paraît oublié, ou plutôt tellement intégré au quotidien de ce village de brousse qu'aucun commentaire n'est nécessaire. Moi, le Français cartésien, je reste fasciné et avide d'en savoir plus. J'interroge Souleymane, un vieux sénégalais de la marine marchande qui, après avoir bourlingué sur toutes les mers du globe, passe une retraite paisible dans son village natal. Il me dit avoir vu le Mouno, deux fois  ! Alors qu'il était seul à l'embouchure du marigot qui communique avec le fleuve. Il a le visage allongé des Peuls et de très longs cheveux qui lui descendent jusqu'au bas des reins. Le haut de son crâne est chauve et son corps est couvert d'écailles comme celui d'un poisson. Je n'ose pas lui en demander davantage, de peur que mes questions le mettent mal à l'aise, qu'il les interprète comme de la défiance. C'est à Samba que je confie mon désir de rencontrer quelqu'un du village qui connaisse bien l'histoire du Mouno du fleuve, peut-être un ancien ou un pêcheur. Il promet de s'en occuper dès le lendemain et de trouver la personne qu'il me faut, « Incha Allah ».

Il faut croire que Dieu ne le voulut pas. Samba trouva l'homme, un pêcheur, fils et petit-fils de pêcheurs, qui connaissait le fleuve et le Mouno mieux que personne. Il nous mena au plus près de la berge effondrée et, balayant d'un revers de la main l'idée même du Mouno, expliqua que cette faille était un simple glissement de terrain.

Il est des secrets que l'on ne partage pas avec les Blancs.


Luc Blanchard

Dakar, le 9 janvier 2013