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Prologue

samedi 3 décembre 2011

Une sortie d’autoroute. Un rond-point, une gare. Une rue qui traverse un village dont on ne garde pas le souvenir, si l’on ne fait que passer.

D’un côté, le bar-tabac-pmu, la boulangerie, la boucherie, et en face, quatre ou cinq maisons mitoyennes, à peu près identiques, construites au début du siècle dernier, qui s’ouvrent à l’arrière sur des jardins d’alluvions, anciennes terrasses du fleuve. Au-delà, la nature s’évade. Peupliers, saules des bords de Loire.

C’est là, devant l’une de ces maisons jumelles, que j’arrive à dix heures précises. Nous avons rendez-vous. Je devine sa silhouette dans l’encadrement de la porte. Déjà je pressens son sourire calme. Micha est un homme qui prend aujourd’hui le temps de penser au geste qu’il fait, à la parole et à l’expression qui l’accompagnent. Il m’embrasse en posant bien ses mains sur mes épaules, me regarde vraiment et me dit, avec cette belle voix grave qui résonne longtemps après que le mot juste a été prononcé et qui fait doucement rouler les r : « Je suis content de te voir, j’ai pensé à toi, à notre projet. Est-ce que tu vas bien ? » Son élocution est lente et réfléchie, comme souvent celle des gens qui ne s’expriment pas dans leur langue maternelle. Coutumier du silence qui accompagne la lecture et la prière, de la concentration qui sied à l’étude, il choisit ses mots avec nuance et application, cherche le bon terme, dans la langue qui lui vient en premier : néerlandais, anglais, hébreu, allemand, yiddish parfois… Après plusieurs heures passées avec lui, j’ai appris à m’approcher au plus près du mot qui traduit sa pensée. Quand, ensemble, nous parvenons à trouver le terme exact, une lueur très vive s’allume dans son regard, que je reconnais entre toutes, accompagnée d’un large sourire et d’un profond soupir de soulagement. Nous nous asseyons dans une pièce qui fait office de bureau, autour d’une table couverte de livres. Partout des livres. Sur les commodes, les étagères, les chaises. Des bibles traduites par différents auteurs, dans différentes langues ; des anthologies, des dictionnaires, des essais, des livres de prière, des revues, des romans… Des livres qu’il veut me prêter, dont il me demande si je les ai lus, des livres qui viennent juste de paraître, des livres qui viennent de loin, d’autres vies ou d’autres périodes de sa vie, longtemps avant celle de ce village. Dans la chambre entr’aperçue, le grand écran plat de la télévision, un vélo d’intérieur, un large bureau devant la fenêtre exposée au levant, où règne un fouillis de papiers, de courriers, de journaux, autour de son Ipad.

Sur les meubles, accrochées aux murs, décrochées pour les poser ailleurs, les regarder de près pour mieux se souvenir : des photos. Famille d’hier et d’aujourd’hui, êtres chers qui se coulent dans ses pensées. Aujourd’hui ce sera son grand-oncle, sa mère ; sourires qu’il a placés là, doucement, près de lui, à contempler. Et demain, ce sera tel fils, telle fille, tel cousin, telle compagne… Comme un paysage changeant, ils peuplent l’horizon de cette pièce où Micha lit, médite, oublie ou se souvient.

Roland et moi avions rencontré Micha trois ans auparavant. Avec un couple de très bons amis, nous recherchions un professeur d’hébreu pour préparer nos enfants à leur bar mitzvah. Nous eûmes la surprise d’apprendre qu’un rabbin néerlandais vivait là, près de chez nous et qu’il serait très heureux de leur enseigner l’aleph et le beth du judaïsme. Nous sommes allés le voir, dans ce petit village des bords de Loire, où il s’était installé après mille détours que la vie lui avait réservés. Je me souviens de cette première rencontre. Le temps était bleu et la Loire roulait, puissante, proche de la crue. Vêtu d’un pantalon de velours confortable, d’un grand gilet de laine, la peau hâlée par les promenades au bord du fleuve et le regard altier, qu’un grand front couronné de cheveux presque blancs mettait en valeur, il nous attendait sur le seuil de sa porte, avec un chowchow au poil fauve piétinant lourdement à ses côtés.

Pendant près de deux ans, presque chaque dimanche, en fin de matinée, nous sommes allés nous asseoir avec lui autour d’une grande table ovale. Il nous apprenait à lire l’hébreu, nous entraînait dans d’intéressantes discussions destinées à guider nos enfants et nous-mêmes dans la compréhension du judaïsme. Avec plaisir, bonne humeur et bienveillance, fort d’une autorité naturelle, de son charisme et de son érudition, encouragé par le respect que nous avions pour lui, il nous poussait à l’étude avec ce que nous avions convenu d’appeler sa « douce tyrannie ». Pour nous, la présence de Micha, rabbin venu des Pays-Bas dans ce petit village de France était une sorte de miracle.

Il parlait peu de lui, plus volontiers de ses enfants, de sa « mère de guerre », de sa « mère de sang ». Il nous laissait nous approcher de son passé par petites touches. Il disait qu’il était un peu sauvage, qu’il aimait lire, faire des promenades dans les bois, avec son chien, qu’il avait eu plusieurs vies, plusieurs femmes, plusieurs enfants. Qu’il avait fait du bien mais qu’il avait aussi commis des erreurs, provoqué des déchirures, et qu’il essayait aujourd’hui de comprendre pourquoi. Il disait que depuis son accident de voiture à Vienne, qui l’avait laissé dans le coma plusieurs jours, il souffrait de vertiges, mais avait retrouvé certains souvenirs dont il avait perdu la trace et qui, depuis le choc, s’étaient frayés un nouveau chemin dans sa mémoire.

Ses propres enfants s’intéressaient à sa prime jeunesse. Ils avaient même enregistré ses récits et sa fille Corélie avait retranscrit les événements des trois années essentielles, 1943, 1944 et 1945, qui allaient déterminer toute sa vie d’adulte. Tout était dit là, dans ces quelques pages de notes qu’elle avait prises et qu’il me fit lire. Mais il voulait aller plus loin. Il voulait avant tout rendre hommage à Tante Cor et Ome Leen qui l’avaient sauvé, et aussi garder la mémoire des disparus. Il ne savait pas comment faire, il voulait bien parler, raconter. Je lui proposai d’écrire avec lui, pour lui. Il lui faudrait simplement dire, détailler, répéter, approfondir, retrouver cette famille originaire de Bucovine et surtout, se couler à nouveau dans la peau de ce très jeune enfant. C’est ce que nous avons tenté de faire, durant de longues heures.

« Je suis content de te voir, j’ai pensé à toi, à notre projet. Est-ce que tu vas bien ? » Les mots de bienvenue, les mots du temps qu’il fait, les nouvelles de nos familles, les événements du monde, entendus le matin même à la radio. Un café, des biscuits, un jus de pomme. Moments rituels de transition avant de nous mettre au travail, dans la pièce pleine de livres et de photos, qui fait office de bureau, dans la maison qu’il habite à présent, dans ce village à la sortie de l’autoroute, dont on ne garde pas le souvenir...